Pendant dix ans, Uber a été l’exemple parfait de la start-up qui brûle de l’argent : des milliards de dollars de pertes chaque année, des scandales à répétition et une question lancinante, celle de savoir si ce modèle gagnerait un jour de l’argent. La réponse est arrivée. Sur les douze derniers mois, Uber a dégagé plus de 10 milliards de dollars de cash-flow libre.
Et pourtant l’action recule d’environ 15 % depuis le début de l’année. Cette fois, la crainte s’appelle le robotaxi : si les voitures autonomes de Waymo ou de Tesla transportent demain les passagers sans chauffeur, Uber a-t-elle encore une raison d’exister ? Mon screener lui donne 8,5/12, une note correcte, plombée par un passé très peu rentable.
L’essentiel en un coup d’œil
| Code | UBER (New York Stock Exchange) |
| Activité | Réservation de trajets (VTC, taxis), livraison de repas et de courses, fret |
| Réservations brutes | 58 milliards $ sur le seul trimestre d’avril à juin 2026 (+24 %) |
| Capitalisation | environ 145 milliards $ |
| Note qualité Compounders | 8,5/12 |
| Cours | 71 $ (04/11/2026) |
| Prix juste (ma méthode) | 75 $ |
| PER sur les bénéfices attendus | environ 16 |
| PEG (croissance à 1 an) | 0,5 |
| Révisions des analystes | 🟢 haussières |
De la start-up sulfureuse à la machine rentable
Uber naît en 2009 à San Francisco, fondée par Travis Kalanick et Garrett Camp, sous le nom d’UberCab. L’idée est simple : commander une voiture avec chauffeur depuis son téléphone. L’entreprise conquiert le monde à une vitesse folle, en ignorant souvent les réglementations locales et en subventionnant massivement les courses pour écraser la concurrence.
En 2017, la croissance à tout prix se paie : enquêtes pour harcèlement, pratiques douteuses, procès. Travis Kalanick est poussé vers la sortie et remplacé par Dara Khosrowshahi, ancien patron d’Expedia. Il recentre l’entreprise, vend les activités les plus déficitaires et met la rentabilité au centre de la stratégie. L’entrée en Bourse a lieu en 2019, à 45 dollars par action, et le premier bénéfice opérationnel annuel arrive en 2023. Depuis, les profits progressent chaque trimestre.
Comment Uber gagne de l’argent
Uber possède zéro voiture et emploie très peu de chauffeurs ou de livreurs : ce sont des indépendants. L’entreprise met en relation la demande et l’offre, et prélève une commission sur chaque course ou chaque livraison. Ce que les clients paient au total s’appelle les réservations brutes ; ce qu’Uber garde constitue son chiffre d’affaires.
| Avril à juin 2026, à taux de change constants | Croissance |
|---|---|
| Mobilité (VTC, taxis) | +20 % |
| Livraison (Uber Eats, courses) | +25 % |
| Total des réservations | +22 % (58 milliards $) |
| Nombre de trajets | +18 % (3,9 milliards) |
| Clients actifs chaque mois | +16 % |
Le modèle a deux forces. La première est l’effet de réseau local : plus il y a de clients dans une ville, plus les chauffeurs gagnent bien, plus ils sont nombreux, et plus l’attente est courte, ce qui attire encore plus de clients. La seconde est la combinaison des activités : un même client commande une course le soir et un repas le lendemain, et l’abonnement Uber One fidélise les plus gros utilisateurs. Le tout demande très peu d’investissements, moins de 1 % du chiffre d’affaires.
La grande question : les robotaxis
Le scénario qui fait peur
Waymo, la filiale de Google, fait déjà rouler des taxis sans chauffeur dans plusieurs villes américaines, avec sa propre application. Tesla a lancé son Cybercab à Austin en septembre 2026, et l’action Uber a perdu 4 % le jour même. Le raisonnement des vendeurs est le suivant : le propriétaire des voitures autonomes contrôlera la technologie, le véhicule et le client, et pourra se passer d’intermédiaire. Certains analystes estiment qu’à terme, jusqu’à 40 % des réservations de mobilité d’Uber pourraient être exposées.
La réponse d’Uber
Dara Khosrowshahi soutient l’inverse : les robotaxis seraient une opportunité. Une flotte de voitures autonomes coûte une fortune et doit rouler en permanence pour être rentable. Pour cela, il faut une demande massive et immédiate, exactement ce qu’Uber possède avec ses millions d’utilisateurs. Uber s’est donc associée à une trentaine de développeurs de véhicules autonomes, propose déjà des trajets Waymo dans certaines villes et a prévu d’investir jusqu’à 1,25 milliard de dollars dans Rivian, avec une option sur 50 000 robotaxis d’ici 2030.
Mon point de vue est que les deux scénarios coexisteront. Pendant des années, les robotaxis resteront limités à quelques villes, et Uber servira de plateforme à ceux qui préfèrent louer leur flotte plutôt que bâtir leur propre clientèle. Mais un acteur comme Tesla, qui possède déjà des millions de clients, cherchera à garder la relation directe. La part du gâteau qui revient à Uber pourrait diminuer, même si le gâteau grossit.
Pourquoi la note est de 8,5/12
Mon score qualité regarde quatre ans d’historique, et Uber traîne encore son passé déficitaire.
| Critère | Uber | Points |
|---|---|---|
| ROCE (médiane 4 ans) | 5 % | 0,5/2 |
| ROE (médiane 4 ans) | 27 % | 2/2 |
| Marges brute, opérationnelle et nette | 40 %, 5 % et 12 % | 2/4 |
| Investissements en % du chiffre d’affaires | moins de 1 % | inclus ci-dessus |
| Croissance du chiffre d’affaires (médiane) | 18 % par an | 2/2 |
| Croissance du cash-flow libre (médiane) | plus de 100 % par an | 2/2 |

Le ROCE de l’an dernier atteint déjà 11 %, contre 5 % en médiane sur quatre ans : la note devrait monter mécaniquement à mesure que les vieilles années déficitaires sortent de la moyenne. Il faut aussi savoir lire le bénéfice net d’Uber, souvent gonflé ou réduit par la réévaluation de ses participations dans d’autres sociétés comme Didi, Aurora ou Delivery Hero. Le cash-flow libre donne une image plus fiable.
Et ce cash-flow est devenu considérable : plus de 10 milliards de dollars sur douze mois. Uber en rend environ la moitié aux actionnaires par des rachats d’actions, 3,5 milliards de dollars depuis le début de 2026.
Combien vaut l’action
Le prix juste selon ma méthode
Avec une note de 8,5/12, mon prix juste applique un PER cible de 20 et une marge de sécurité de 15 %, soit 17 fois les bénéfices attendus pour 2027, environ 4,50 dollars par action. Résultat : 75 dollars, pour un cours de 69 dollars. La décote est faible, environ 8 %.
Ma méthode est sévère avec Uber, à cause de son historique. Si la note remonte à 10/12 dans un ou deux ans, le multiple appliqué passera à 22,5 et le prix juste approchera 100 dollars, à bénéfices égaux. Le PEG de 0,5 montre d’ailleurs que la croissance attendue reste peu chère.
Trois scénarios à l’horizon fin 2028
| Scénario | Hypothèses | BPA 2028 | PER | Cours | Potentiel |
|---|---|---|---|---|---|
| Pessimiste | Les robotaxis s’imposent vite sans passer par Uber, les commissions baissent, le marché valorise Uber comme une activité en sursis. | 4 $ | 12 | 48 $ | -31 % |
| Central | Croissance des réservations autour de 15 %, marges en hausse, rachats d’actions réguliers. | 6 $ | 18 | 108 $ | +56 % |
| Optimiste | Uber devient la plateforme de référence des flottes autonomes et capte une part de leurs revenus. | 7 $ | 24 | 168 $ | +143 % |
Tout le dossier tient dans l’écart entre ces scénarios : la machine actuelle est excellente, mais son avenir dépend d’une technologie que l’entreprise contrôle mal.
Derniers résultats : juillet à septembre 2026
Publiés le 4 novembre 2026 (troisième trimestre 2026).
| Montant | Évolution sur un an | |
|---|---|---|
| Réservations brutes | 59,8 milliards $ | +20 % |
| Chiffre d'affaires | 14,8 milliards $ | +10 % |
| Résultat opérationnel ajusté | 2,3 milliards $ | +38 % |
| Bénéfice par action ajusté | 0,88 $ | +35 % |
| Cash-flow libre | 2,5 milliards $ | +14 % |
| Nombre de trajets | 4,1 milliards | +16 % |
| Clients actifs chaque mois | 215 millions | +14 % |
De juillet à septembre 2026, Uber signe son cinquième trimestre d’affilée avec des réservations en hausse d’au moins 20 %. Les 59,8 milliards de dollars tombent dans la moitié haute de la fourchette annoncée en août, et le bénéfice par action ajusté de 0,88 dollar touche pile le haut de la sienne. La rentabilité grimpe toujours plus vite que l’activité : le résultat opérationnel ajusté progresse de 38 % et atteint un record de 3,9 % des réservations. Le chiffre d’affaires, à +10 %, reste freiné de 8 points par les changements de modèle, ce qui explique le recul de 2 % des revenus de la mobilité.
Le bénéfice par action publié tombe à 0,25 dollar, contre 3,11 dollars un an plus tôt. Je lis ce chiffre avec recul : il encaisse une perte de 476 millions de dollars sur la réévaluation des participations, alors que l’an dernier un gain fiscal de 4,9 milliards de dollars gonflait la base. Le cash-flow libre, mon indicateur de référence pour Uber, monte de 14 % à 2,5 milliards de dollars. Les rachats d’actions ralentissent en revanche, 750 millions de dollars sur le trimestre contre 1,46 milliard un an plus tôt, pendant que la dette à long terme passe de 10,5 à 15,7 milliards de dollars depuis fin 2025.
Pour octobre à décembre, la direction vise 63,25 à 65,25 milliards de dollars de réservations, soit +18 à 22 % à taux de change constants, et un bénéfice par action ajusté de 0,95 à 0,99 dollar, en hausse de 34 à 39 %. Uber fixe ses objectifs trimestre par trimestre, et cette fourchette de croissance reprend celle d’il y a trois mois. Côté autonome, environ 700 véhicules sans chauffeur rouleront sur Uber d’ici fin 2026, puis plus de 2 000 en 2027. Ce que je retiens surtout : les trajets ralentissent à +16 %, contre +18 % au trimestre précédent. Le communiqué reste muet sur les villes desservies par Waymo ou Tesla, donc je garde ce point sous surveillance.
Prochaine publication : début février 2027. Cette section sera mise à jour.
Historique des résultats
- Avril-juin 2026 : réservations +24 % à 58 milliards $, BPA ajusté +35 % à 0,81 $, objectifs du trimestre suivant légèrement sous les attentes.
Uber dans mes portefeuilles
Le Régulier a acheté Uber le 25 août 2026, autour de 68 euros par action, quand sa note atteignait encore 10/12. Elle est redescendue à 8,5/12, à un demi-point du seuil de vente automatique de 8/12. Le suivi complet est sur la page Portefeuille.
Mon avis
Uber a réussi l’un des redressements les plus impressionnants de la dernière décennie. L’entreprise est passée des pertes chroniques à une machine à cash, avec une croissance encore supérieure à 15 % et un multiple raisonnable. Sur ces seuls chiffres, l’action paraît attractive.
Le robotaxi est une vraie incertitude, et je me méfie de ceux qui affichent une certitude dans un sens ou dans l’autre. Je pense qu’Uber garde plusieurs années d’avance grâce à sa base de clients, et que le marché surréagit à chaque annonce de Tesla. Mais c’est la ligne de mon portefeuille dont l’avenir à dix ans me semble le plus difficile à imaginer. Je la garde à une taille modeste.
Trois signaux me feraient changer d’avis :
- un ralentissement net des trajets dans les villes desservies par Waymo ou Tesla ;
- la fin d’un grand partenariat autonome, signe que les constructeurs préfèrent garder leurs clients ;
- une note qualité qui passe sous 8/12 ou des révisions de bénéfices qui virent au rouge : dans mes portefeuilles, chacun de ces signaux déclenche automatiquement la vente.
Fiche à visée éducative, qui ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé ni une recommandation d’achat ou de vente. Sources : communiqués et rapports trimestriels d’Uber, données de marché du 14 octobre 2026, presse financière. Les portefeuilles cités sont simulés, à capital fictif. Investir en actions comporte un risque de perte en capital.
