Le 10 septembre 2025, l’action Oracle bondit de 36 % en une séance. L’entreprise vient d’annoncer des centaines de milliards de dollars de contrats signés dans l’intelligence artificielle, dont un accord géant avec OpenAI, et Larry Ellison devient brièvement l’homme le plus riche du monde. Un an plus tard, l’action a perdu plus de 60 % depuis ce sommet.
Entre les deux, le carnet de commandes a continué de gonfler. Ce qui a changé, c’est la facture : pour construire les centres de données promis, Oracle s’endette massivement et brûle du cash. De toutes mes fiches, c’est la plus spéculative, et ma note qualité l’a d’ailleurs sanctionnée : 8,5/12 seulement.
L’essentiel en un coup d’œil
| Code | ORCL (New York Stock Exchange) |
| Activité | Bases de données, logiciels d’entreprise, cloud et centres de données pour l’IA |
| Chiffre d’affaires | 67,4 milliards $ (exercice clos fin mai 2026) |
| Capitalisation | environ 370 milliards $ |
| Note qualité Compounders | 8,5/12 |
| Cours | 131 $ (14/10/2026) |
| Prix juste (ma méthode) | 187 $ |
| PER sur les bénéfices attendus | environ 12 |
| Carnet de commandes | 664 milliards $ |
| Révisions des analystes | 🟢 haussières |
Cinquante ans de bases de données
Oracle naît en 1977, fondée par Larry Ellison, Bob Miner et Ed Oates. Leur premier client est la CIA, et le nom vient d’ailleurs d’un projet de l’agence. Leur produit, la base de données relationnelle, devient la colonne vertébrale informatique des banques, des compagnies aériennes et des administrations du monde entier. Changer de base de données est si risqué et si coûteux que les clients restent des décennies.
Oracle grandit ensuite par acquisitions : PeopleSoft en 2005, Sun Microsystems en 2010, NetSuite en 2016, puis Cerner, spécialiste des logiciels hospitaliers, pour 28 milliards de dollars en 2022. Mais l’entreprise rate le premier virage du cloud, laissé à Amazon, Microsoft et Google. Sa seconde tentative, lancée en 2018 sous le nom d’OCI, sera la bonne, au bon moment : celui de l’IA.
Comment Oracle gagne de l’argent
Oracle a aujourd’hui deux visages. L’ancien, ce sont les licences et la maintenance de ses logiciels, une activité très rentable qui décline doucement. Le nouveau, c’est le cloud, et surtout la location de puissance de calcul pour entraîner et faire tourner des modèles d’IA.
| Juin à août 2026 | Ventes | Croissance |
|---|---|---|
| Cloud infrastructure (OCI) | 7,4 milliards $ | +121 % |
| Applications cloud (SaaS) | 4,2 milliards $ | +10 % |
| Licences et maintenance | 5,6 milliards $ | -3 % |
| Total | 19,3 milliards $ | +30 % |
Le moteur est OCI, qui a plus que doublé en un an. Oracle loue des centres de données remplis de puces NVIDIA à OpenAI, Meta, xAI et d’autres. Le carnet de commandes, ce qu’Oracle appelle ses obligations de performance restantes, atteint 664 milliards de dollars, près de dix fois le chiffre d’affaires annuel. La moitié environ doit se transformer en ventes au cours des trois prochaines années.
Une large part de ce carnet repose sur un seul client : OpenAI, avec un contrat estimé à 300 milliards de dollars sur cinq ans à partir de 2027. Oracle participe aussi au projet Stargate, le plan d’infrastructures d’OpenAI et SoftBank aux États-Unis.
Le problème : l’argent
Construire ces centres de données coûte une fortune, et il faut payer avant d’encaisser. Sur l’exercice clos fin mai 2026, Oracle a investi 55,7 milliards de dollars, pour 32 milliards de flux de trésorerie d’exploitation. Le cash-flow libre est donc fortement négatif : environ -29 milliards de dollars sur les douze derniers mois.
Pour combler l’écart, Oracle emprunte et émet des actions. L’entreprise a levé 43 milliards de dettes et 5 milliards d’actions sur l’exercice 2026, et prévoit environ 40 milliards supplémentaires sur l’exercice 2027, dont 20 milliards en actions nouvelles qui dilueront les actionnaires actuels. Sa dette financière dépasse 125 milliards de dollars, sans compter 288 milliards d’engagements de location de centres de données qui démarreront dans les prochaines années.
C’est exactement ce que mesure mon score qualité. La rentabilité du capital s’effondre pendant la phase de construction, et le cash-flow libre négatif coûte deux points sur la croissance du cash.
| Critère | Oracle | Points |
|---|---|---|
| ROCE (médiane 4 ans) | 13 % | 1/2 |
| ROE (médiane 4 ans) | 91 % | 2/2 |
| Marges brute, opérationnelle et nette | 71 %, 31 % et 21 % | 3,5/4 |
| Investissements en % du chiffre d’affaires | 27 % | pénalisé |
| Croissance du chiffre d’affaires (médiane) | 8 % par an | 2/2 |
| Croissance du cash-flow libre | négative | 0/2 |

Le ROE de 91 % est un trompe-l’œil : des années de rachats d’actions financés par la dette ont réduit les fonds propres à presque rien. Le chiffre qui compte ici, c’est le ROCE, à 13 % et en baisse.
Les deux lectures possibles
Le pari gagnant
Si les clients paient comme prévu, Oracle sortira de cette phase avec un parc de centres de données loué pour des années, un chiffre d’affaires proche de 90 milliards de dollars dès l’exercice en cours et des bénéfices en forte hausse. Les analystes attendent un bénéfice par action d’environ 11 dollars pour l’exercice 2028, contre 8,10 dollars cette année. À 131 dollars, l’action se paie moins de 12 fois ce bénéfice.
Le piège
Le scénario noir tient en une question : OpenAI peut-elle payer ? L’entreprise perd encore beaucoup d’argent, et la presse a rapporté début octobre que ses revenus annualisés se situaient environ 20 milliards de dollars en dessous des estimations précédentes. Si OpenAI renégocie ou étale ses engagements, Oracle se retrouverait avec des centres de données coûteux, une dette énorme et un carnet de commandes moins solide qu’affiché. Le marché a choisi de prendre ce risque au sérieux, d’où la chute du cours.
Sur les forums d’investisseurs, le contrat OpenAI, présenté comme un atout il y a un an, est désormais souvent décrit comme un passif. Ce retournement d’opinion en dit long sur la fragilité du dossier.
La direction
Larry Ellison, 82 ans, reste président du conseil et directeur technique, et détient environ 40 % du capital. Depuis septembre 2025, l’entreprise est dirigée par deux co-PDG : Clay Magouyrk, l’architecte d’OCI, et Mike Sicilia, responsable des applications. Safra Catz, PDG pendant onze ans, est passée vice-présidente du conseil. Hilary Maxson est directrice financière depuis avril 2026, au moment précis où la gestion de la dette devient le sujet central.
Combien vaut l’action
Le prix juste selon ma méthode
Avec une note de 8,5/12, mon prix juste applique un PER cible de 20 et une marge de sécurité de 15 %, soit 17 fois les bénéfices attendus pour l’exercice 2028, environ 11 dollars. Résultat : 187 dollars, pour un cours de 131 dollars, soit une décote de 30 %.
Ce prix juste suppose que les bénéfices attendus arrivent, et il ignore la dette, qui pèse ici bien plus que chez les autres entreprises de cette série. Je le lis donc comme un plafond raisonnable dans le scénario où tout se passe bien.
Trois scénarios à l’horizon mai 2029
| Scénario | Hypothèses | BPA 2029 | PER | Cours | Potentiel |
|---|---|---|---|---|---|
| Pessimiste | OpenAI réduit ses engagements, une partie des capacités reste vide, la dette et la dilution pèsent. Le bénéfice stagne. | 8 $ | 12 | 96 $ | -27 % |
| Central | Le carnet de commandes se convertit avec retard, le cash-flow redevient positif vers 2028. | 13 $ | 16 | 208 $ | +59 % |
| Optimiste | OCI devient le quatrième grand du cloud, les marges remontent à mesure que les centres sont remplis. | 16 $ | 22 | 350 $ | +167 % |
L’éventail des résultats possibles est le plus large de toutes mes fiches. Et le scénario pessimiste pourrait être encore plus sévère en cas de défaut d’un grand client, parce que la dette amplifie tout.
Derniers résultats : juin à août 2026
Publiés le 10 septembre 2026 (premier trimestre de l’exercice 2027).
| Montant | Évolution sur un an | |
|---|---|---|
| Chiffre d’affaires | 19,3 milliards $ | +30 % |
| dont cloud | 11,6 milliards $ | +62 % |
| dont cloud infrastructure (OCI) | 7,4 milliards $ | +121 % |
| Bénéfice par action ajusté | 1,92 $ | +30 % |
| Investissements | 28,5 milliards $ | x 3,4 |
| Cash-flow libre | -5,4 milliards $ |
La croissance est spectaculaire : OCI a plus que doublé et Oracle a signé plus de 30 milliards de dollars de nouveaux contrats d’IA sur le trimestre, portant le carnet à 664 milliards. La direction a relevé son objectif annuel à au moins 90 milliards de dollars de chiffre d’affaires, pour un bénéfice par action ajusté de 8,10 dollars.
En face, les investissements ont été multipliés par plus de trois en un an et le cash-flow libre reste négatif. Le chiffre que je surveille en priorité, c’est l’écart entre les investissements et le cash généré : tant qu’il se creuse, la dette continue de monter.
Prochaine publication : mi-décembre 2026. Cette section sera mise à jour.
Oracle dans mes portefeuilles
Le Régulier a acheté Oracle le 3 août 2026, autour de 111 euros par action, quand sa note qualité atteignait encore 10/12. Elle est tombée depuis à 8,5/12. Ma règle de vente se déclenche sous 8/12 : Oracle se trouve donc à un demi-point de la sortie automatique. Le suivi complet est sur la page Portefeuille.
Mon avis
Oracle a cessé d’être un compounder au sens où je l’entends. C’est devenu un pari à effet de levier sur la demande en intelligence artificielle, et plus précisément sur la capacité d’OpenAI à honorer ses engagements. Le pari peut très bien réussir, et la valorisation actuelle intègre déjà beaucoup de pessimisme. Mais je préfère les entreprises dont le succès dépend d’elles-mêmes.
Je laisse les règles du Régulier décider : la ligne reste tant que la note tient au-dessus de 8 et que les analystes relèvent leurs prévisions. Pour un investisseur qui voudrait s’exposer au thème, je pense que la taille de la ligne compte plus que le point d’entrée.
Trois signaux me feraient changer d’avis, dans un sens ou dans l’autre :
- un retour du cash-flow libre en territoire positif, qui marquerait la fin de la phase la plus risquée ;
- une renégociation ou un étalement du contrat avec OpenAI, qui fragiliserait tout le carnet de commandes ;
- une note qualité qui passe sous 8/12 ou des révisions de bénéfices qui virent au rouge : dans mes portefeuilles, chacun de ces signaux déclenche automatiquement la vente.
Fiche à visée éducative, qui ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé ni une recommandation d’achat ou de vente. Sources : communiqués, rapport annuel et rapport trimestriel d’Oracle, données de marché du 14 octobre 2026, presse financière. Les portefeuilles cités sont simulés, à capital fictif. Investir en actions comporte un risque de perte en capital.
